Regards croisés : Indépendance : Kanvo et l’artisanat en souffrance…
Le Bénin a célébré ses 66 ans d’indépendance ce 1er août 2026. À l’accoutumée, la cérémonie était belle. Ponctualité suisse, défilé militaire de haut vol, drapeaux qui claquent au vent. Un patriotisme à fleur de peau, visible, audible, sincère. Rien à redire sur la forme.
Un seul bémol, qui revient chaque année comme un refrain : la dépendance vestimentaire. Sur le podium officiel, c’était défilé de costumes et de cravates. Costumes sombres, cravates sobres, chemises blanches importées. Le dress code de l’ancien colon, porté avec fierté par les fils de l’indépendance.
Derrière cette élégance, qui en profite ? Pas nos tisserands. Pas nos stylistes. Pas nos couturiers d’Abomey, de Dogbo, de Parakou, Natitingou, Kétou…Ce sont les grandes maisons européennes qui encaissent. Pendant ce temps, les producteurs de Kanvo, ce pagne tissé local qui fait la fierté de nos ancêtres, cherchent désespérément des preneurs. Nos créateurs, eux, regardent passer la fête. Quelle ironie. Le jour où nous célébrons notre liberté, nous choisissons de nous habiller comme ceux qui nous l’ont refusée.
Quelle autre occasion, si ce n’est la fête de l’indépendance, pour faire du Bénin une vitrine de son propre génie ? Un seul défilé en Kanvo, en basin riche revisité par nos stylistes, et le message serait clair : nous sommes libres, et nous l’assumons jusque dans nos habits. Mais non. Le mimétisme est tenace. Légendaire. Alors on peut se poser la question : quels regards portent les descendants de l’ancien colon sur des colonisés qui trônent fièrement dans l’accoutrement de l’ancien « bourreau » ? Fierté ? Nostalgie ? Ou ce petit sourire entendu de celui qui sait que la chaîne a changé de matière, mais pas de forme ?
L’indépendance ne se décrète pas seulement dans les discours. Elle se porte. Elle se mange. Elle se fabrique. Tant que nos cérémonies nationales feront vivre l’économie textile de l’Europe plutôt que celle de Savè, de Natitingou ou de Porto-Novo, il nous manquera un pan entier de notre souveraineté.
Hommage toutefois aux personnalités qui font du « made in Bénin » une tradition depuis quelques années. Elles se sont encore une fois démarquées dans cet océan de mimétisme désolant. L’Agbada 3 pièces, le Bomba, le Datchiki et autres tenues vestimentaires locales étaient au rendez-vous, malgré tout. C’est ça, la vraie indépendance.
66 ans. L’âge de la maturité. Peut-être est-il temps de troquer, le temps d’un 1er août, le costume-cravate contre le Kanvo national.
Par Ignace NATONNAGNON
