Entretien avec Marie-Antoinette Adissoda, première directrice du CEG Sègbèya: « Le CEG Segbeya dont on parle avec fierté aujourd’hui n’était pas une création classique, mais une scission du CEG Akpakpa Centre» 

Entretien avec Marie-Antoinette Adissoda, première directrice du CEG Sègbèya: « Le CEG Segbeya dont on parle avec fierté aujourd’hui n’était pas une création classique, mais une scission du CEG Akpakpa Centre» 

Première directrice du CEG Sègbèya à sa création en 1976, Marie-Antoinette Adisoda revient, dans cet entretien, sur les conditions de naissance de l’établissement, les défis de l’époque révolutionnaire, les difficultés de gestion d’un collège naissant et les valeurs qui ont forgé l’identité de ce haut lieu de l’éducation à Cotonou. À l’occasion du cinquantenaire du collège, l’ancienne responsable livre un témoignage empreint d’émotion, de lucidité et d’espoir pour les générations futures.

— Bonjour Madame la Directrice, présentez-vous

Je suis Marie-Antoinette Adisoda, professeure d’Histoire-Géographie. J’ai d’abord enseigné au lycée technique Coulibaly avant d’être nommée directrice du CEG Sègbèya, puis directrice du CEG 2 Ouidah, après un court séjour à l’École normale intégrée de Lokossa.

— Madame la Directrice, dites-nous, dans quelles conditions avez-vous pris les rênes du CEG Sègbèya ?

J’ai commencé à travailler en 1973 au lycée Coulibaly, comme je l’ai dit. Mais déjà en 1976, à ma grande surprise, j’ai été nommée directrice du CEG Sègbèya, qui venait d’être créé. Je dis à ma grande surprise parce que je venais à peine d’être titularisée dans ma discipline. Je me suis donc retrouvée à la tête d’un établissement particulier. Ce n’était pas une création classique, mais une scission du CEG Akpakpa Centre. Une partie des élèves, de la sixième jusqu’en première, a été transférée vers ce nouveau collège, et Akpakpa-centre a gardé le premier cycle, ceci pour des raisons administratives.

Nous avons donc démarré directement avec toutes les classes et toutes les séries sur un nouveau site, en même temps. Or, dans un établissement nouvellement créé, les problèmes se règlent généralement progressivement, année après année. Mais nous, nous avons dû tout affronter à la fois.

Et cette même année 1976 correspondait aussi au lancement de l’École Nouvelle. Le calendrier scolaire était passé du système classique au système particulier février-décembre. Il fallait donc gérer tous ces changements simultanément.

Le site même de l’établissement n’était pas destiné à l’origine à accueillir une école. C’était un ancien bâtiment administratif abandonné pour des raisons que j’ignore. Il a fallu tout réinventer afin d’en faire un cadre adapté à l’enseignement et aux besoins pédagogiques.

C’est ainsi que nous avons commencé, avec les élèves de la sixième à la première, les séries littéraires et scientifiques, dans un site nouveau qui n’était pas conçu pour l’éducation.

Première directrice du CEG Sègbèya à sa création en 1976, Marie-Antoinette Adissoda

— Vous êtes une femme et on vous a confié une responsabilité aussi lourde. Comment avez-vous trouvé le courage de gérer cette situation ?

Je crois qu’étant jeune, je considérais cela comme un défi à relever. Je me suis lancée sans trop réfléchir, sans trop de crainte. À l’époque, être femme et chef d’établissement n’était pas courant. À Cotonou, nous n’étions pratiquement que deux femmes directrices : moi au CEG Sègbèya et Madame Pinto au cours secondaire Notre-Dame des Apôtres.

Si nous voulions aussi promouvoir la femme, montrer qu’elle était capable, il fallait accepter de relever le défi. Je me suis donc jetée à l’eau. J’ai fait ce que je pensais devoir faire, tout simplement. Je demandais des conseils à droite et à gauche. Beaucoup n’y croyaient pas vraiment, mais nous avancions quand même. Pour moi, ce n’était pas quelque chose d’extraordinaire : c’était simplement faire ce que les autres faisaient déjà.

Nous avions beaucoup de problèmes de personnel. À cette époque, les grands établissements de renom attiraient les meilleurs enseignants : le CEG Gbégamey, Sainte Rita et d’autres. Nous, nous étions un jeune collège qui devait faire ses preuves. Il fallait gagner la confiance des parents, des élèves et des autorités administratives. Et puis, c’était aussi l’époque révolutionnaire, avec les CDR, les Comités de Défense de la Révolution. Beaucoup attendaient de vous voir trébucher.

Mais quand on est jeune, on avance sans trop penser aux risques. On travaille simplement. Et c’est comme cela que j’ai fait mon chemin.

— Y a-t-il une situation qui vous a particulièrement marquée durant votre passage à la tête du collège ?

Oui, il y en a eu beaucoup. Je me souviens notamment d’un élève qui avait été traduit devant le conseil de discipline pour irrespect envers un professeur.

À l’époque révolutionnaire, lorsqu’un cadre politique rencontrait des difficultés dans ses fonctions, on l’envoyait parfois enseigner, parce qu’on disait que “tout cadre est enseignant”. Beaucoup de personnes arrivaient donc dans l’enseignement sans réelle vocation pédagogique.

Le professeur concerné était un ingénieur agronome qui avait eu des problèmes dans ses anciennes fonctions. Or, l’élève accusé était apparenté à une personne avec qui ce professeur avait eu des différends auparavant.

Quand le dossier m’a été présenté, on voulait simplement en faire une affaire disciplinaire. Mais au cours du conseil, j’ai rapidement senti qu’il existait un vieux conflit entre les familles. Alors j’ai pris la parole et j’ai dit qu’un problème ancien, né ailleurs, ne devait pas compromettre l’avenir d’un enfant ici. Dans le doute, j’ai préféré suspendre la sanction.

Et cela m’a sauvée, parce que beaucoup observaient la manière dont j’allais gérer cette affaire pour ensuite me juger. Finalement, nous avons évité une injustice.

— Beaucoup d’anciens élèves sont passés par ce collège et occupent aujourd’hui d’importantes fonctions. Pouvez-vous nous parler d’eux ?

Je préfère parler de tous mes élèves sans distinction. J’ai toujours dit à chacun : “Bon vent !”. Un jour, j’ai croisé un ancien élève qui était devenu conducteur de taxi-moto. Il se cachait presque par honte. Je l’ai appelé et je lui ai dit : “Viens, je vais monter sur ta moto.” Il était surpris. Je lui ai dit qu’il n’y a pas de sot métier. Le plus important, c’est de gagner honnêtement sa vie. J’étais fière de lui.

Parmi mes anciens élèves, il y a eu des pilotes, des ministres, des médecins, des enseignants, des commerçants, des artisans… Je suis fière de tous.

Quand j’étais enseignante, je disais souvent qu’un vendeur de tomates qui est allé à l’école organisera mieux son commerce qu’un autre qui n’a jamais étudié. L’école doit permettre à chacun de devenir utile à la société, quel que soit le métier choisi.

— Quel message adressez-vous aujourd’hui aux jeunes enseignants aspirants ?

Je leur souhaite beaucoup de courage. Aujourd’hui, ils ont parfois l’impression d’être laissés pour compte, mais demain, ce sont peut-être eux qui dirigeront les choses.

J’espère qu’ils tireront des leçons des difficultés qu’ils vivent actuellement afin de ne pas faire subir les mêmes souffrances aux générations futures. Qu’ils sachent surtout qu’ils sont utiles.

Le CEG Sègbèya, dont on parle aujourd’hui avec fierté, a été construit en grande partie grâce aux enseignants vacataires et aux aspirants. Ils étaient même plus nombreux que les professeurs certifiés.

Je me battais souvent pour obtenir quelques enseignants qualifiés afin d’encadrer les autres. Mais ce sont ces jeunes enseignants qui ont été les véritables bâtisseurs de l’établissement. Aujourd’hui, beaucoup occupent de hautes fonctions. Donc, qu’ils gardent courage et espoir.

— Le collège s’apprête à célébrer son cinquantenaire. Quelles sont vos impressions ?

C’est avec beaucoup d’émotion que j’accueille cette nouvelle. Quand on m’a parlé des cinquante ans du collège, je me suis dit : “Déjà cinquante ans !”. Et aujourd’hui, cet établissement est devenu l’un des plus grands centres éducatifs de Cotonou, voire du Bénin, en termes d’effectifs.

Je rends grâce à Dieu et je remercie tous ceux qui ont contribué à cette œuvre : les administrations successives, les enseignants, les élèves, les parents et tous les collaborateurs. À l’époque, certains élèves préféraient quitter l’établissement pour aller dans des collèges plus réputés, pensant que seule la renommée garantit la réussite. Mais en réalité, c’est le travail personnel qui fait le succès.

Beaucoup d’élèves ont cru en cet établissement et ont contribué à faire de lui ce qu’il est devenu aujourd’hui. À tous ceux qui ont participé à cette aventure, je dis merci. « Former des jeunes responsables et disciplinés »

— Un dernier mot pour conclure ?

Je souhaite une bonne fête à tous. J’espère que cet anniversaire apportera encore plus de progrès à l’établissement, aux élèves, au quartier et à l’éducation nationale en général.

Aujourd’hui, j’entends beaucoup de choses inquiétantes sur certains comportements dans les écoles : drogue, alcool, violences… J’espère sincèrement que le CEG Sègbèya restera préservé de ces dérives et continuera à former des jeunes responsables et disciplinés.


Réalisation: Dieudonné SODABI

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La Rédaction

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